Master class avec Raymond Depardon et Claudine Nougaret

Master class avec Raymond Depardon et Claudine Nougaret

DepardonRaymond Depardon a débuté comme photographe-reporter, puis il s’est éloigné du journalisme pour se tourner davantage vers la photographie et la réalisation de documentaires, à travers des sujets divers tels que la justice, le milieu psychiatrique (Urgences), les campagnes présidentielles (1974, une partie de campagne) ou encore le monde paysan (le triptyque des Profils paysans).

Il représente toujours les sujets choisis tels qu’ils sont, mais il revendique cependant une subjectivité permanente sur ceux-ci. Que ce soit en photographies ou à travers ses films, les images que produit Raymond Depardon reflètent son regard singulier, amenant le spectateur à la réflexion en lui proposant un angle d’approche.

La France et les Français : voilà un vaste sujet qui occupe ses pensées depuis 40 ans et qui, selon lui, n’est pas suffisamment traité par les artistes aujourd’hui. Avec La France de Raymond Depardon en 2011, il présente une série de photographies sur les habitations et paysages de villages français déserts et désuets, capturés à travers toute la France sur une période de quatre ans.

Dans la continuité de cette thématique, l’artiste souhaitait depuis une dizaine d’années capter aussi la parole, la gestuelle et les manières de parler des Français. Son nouveau film Les Habitants s’attèle donc à cette tâche, à travers 16 villes, du Nord au Sud de la France, filmant les discussions de 90 couples. Le résultat ? Un magnifique documentaire, bordé d’humour et empli de sincérité.

L'Oeil AviséLes Habitants

Les Habitants
Wild Bunch Distribution
1h24
Réalisateur Raymond Depardon
Sortie le 27 avril 2016

Raymond Depardon parcourt la France en caravane et y invite les passants à finir la discussion qu’ils avaient dans la rue, devant sa caméra. Un concentré d’humanité et de spontanéité. 

Le film s’ouvre sur un générique accompagné du son des voitures passant furtivement sur une route, avant que le premier plan n’apparaisse, apaisant, nous plaçant derrière une caravane cheminant à travers des routes nationales. Celui-ci est rythmé par une musique d’Alexandre Desplat, célèbre compositeur de musiques de films (Un prophète, The Grand Budapest Hotel, The Imitation Game, Le Discours d’un roi…). Etonnant de le voir composer pour un documentaire, mais la musique accompagne parfaitement ces moments de balades champêtres qui permettent de respirer entre deux villes, entre deux discussions à assimiler ; en nous donnant envie nous aussi de partir à la découverte de cette France. La spontanéité et le caractère intime des échanges qui se font devant la caméra de Raymond Depardon amènent en effet tout un flot de pensées qu’il est nécessaire de laisser décanter, tandis que l’on tente de reconstituer l’histoire de chacun.

Pour obtenir tant de naturel, le réalisateur n’a rien fait de particulier. Dés le début du film il explique : « Je pars à la rencontre des Français pour les écouter parler. Je ne leur poserai pas de questions ». Les sujets abordés par les anonymes ayant accepté de figurer dans le film font en effet échos à la situation de la France et des Français aujourd’hui, directement ou indirectement, qu’il s’agisse de questions politiques aux problèmes personnels que l’on partage tous.

Il nous explique en effet lors de la master class suivant la projection du film, ne pas avoir interféré, ou peu, dans les discussions des gens, et que ceux-ci se livraient spontanément. Une assistante de réalisation interpellait les gens dans la rue et s’ils étaient disponibles, leur proposait de venir continuer cette discussion devant la caméra et donc devant nous, spectateurs. L’espace où les participants s’asseyaient dans la caravane était séparé de l’équipe de tournage et de son matériel par un rideau, ce qui leur permettait d’oublier la caméra, laquelle se trouvait par ailleurs à plus d’un mètre d’eux. Ils sont également filmés de profil, simplement assis en face de la personne qui les accompagne, se détachant devant une grande fenêtre leur laissant vue sur l’extérieur, heureuse échappatoire aux éventuels moments de malaise. La fenêtre de la caravane forme un cadre dans le cadre, et c’est une deuxième scène qui se joue alors au second plan, nourrissant celle du premier : un couple qui s’embrasse, quelqu’un qui tombe, un homme qui se recoiffe en se regardant dans le reflet de la vitre.

Ce dispositif de la caravane permet alors à la fois un meilleur confort technique de son et d’image plutôt qu’un enregistrement dans l’espace public ; mais permet aussi de recréer un espace neutre entre le contexte de la rue, présent par la fenêtre et en hors champ autour, et l’intimité d’une maison mobile. Les sujets les plus intimes sont ainsi abordés sans crainte, qu’il s’agisse de relations amoureuses ou familiales, de doutes sur l’avenir ou de hontes.

Se dresse alors un réel observatoire des schémas de communications et ses rapports de force dans la parole, les gestes, les postures et les accents, révélateurs d’une région, d’une identité. Le spectateur devient témoin de ces morceaux d’histoires qu’il vit peut-être lui-même, ainsi que de la relation entre les deux personnes, qui se devine rapidement et de leur rapport avec la ville. On a parfois la sensation que les deux personnes à l’écran ne s’écoutent pas forcément mutuellement, elles répondent parfois par un autre sujet qui les concerne plus particulièrement, comme si il y avait avant tout un besoin de s’exprimer, peu importe qu’il y ait une réponse. Les conversations sont simples et spontanées, à l’image de celles que nous avons tous chaque jour, et cela crée parfois des dialogues comiques, comme lorsque deux jeunes femmes discutent de l’évolution du Coran et que l’une d’elle dit tout à fait sérieusement « En 1435 ans, il peut se passer des choses ! ».

Le film donne du baume au cœur, pointant l’importance et la beauté des discussions toujours présentes dans une société qui nous effraye par ce qu’elle développe en solitudes. Toutes ces scènes nous rappellent aussi avec attendrissement que la communication est loin d’être toujours évidente.

Florentine Busson

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