Interview : Pascal Bonitzer

Interview : Pascal Bonitzer

L’équipe de Tube à Idées a eu la chance de rencontrer Pascal Bonitzer, réalisateur de Tout de suite maintenant, en salles le 22 juin 2016.

Pascal Bonitier

 

Dans le film, il y a un côté très « représentation » du monde de la finance. Quels furent vos recherches et vos choix pour décrire cet univers ? 

Alors quelles ont été mes recherches, enfin nos recherches plutôt car j’ai écrit le film avec Agnès de Sacy. Il se trouve qu’elle a un parent proche qui dirige une boîte de fusion / acquisition et qui était notre source principale d’information, d’anecdotes. On a pu aussi visiter ses bureaux, ça a été vraiment notre source principale. Il a été vraiment charmant. Toutes les intrigues, toutes les intrigues professionnelles du film d’une certaine façon viennent de là.

Au début du film, il y a un discours sur le banian ou « l’étrangleur des forêts », on retrouve beaucoup cette métaphore dans le film. Quel personnage selon vous est le plus représentatif du banian ?

Le banian, c’est une fantaisie, c’est une métaphore. Quel personnage est le plus représentatif ? Ce serait Barsac évidemment, le personnage incarné par Lambert Wilson qui a étouffé Serge. Mais ça m’amusait car d’abord, j’ai fait un voyage en Inde il y a 2, 3 ans donc j’ai vu cet arbre étonnant et assez monstrueux qui sert parfois de temple tellement il est grand avec des racines aériennes. C’est un arbre qui ressemble à une forêt en fait, c’est un arbre qui ne peut pousser qu’en grimpant autour d’un autre arbre.

Vous parliez justement de Lambert Wilson, il essaie justement lui aussi pendant le film d’étouffer le personnage de Nora.

Oui, un petit peu mais d’une façon plus générale si l’on veut. Enfin, en même temps, je n’ai pas vraiment voulu dire quelque chose en particulier, c’est un arbre un peu passionnant dont ça m’amusait. Mais on peut dire aussi si on veut que c’est une métaphore du monde de la finance. De l’économie réelle, si l’on veut vraiment être fidèle à la métaphore.

A travers de nombreuses scènes du film, les réactions semblent être minimisées, quelles étaient vos intentions derrière ce choix ?

Vous trouvez ?

Certaines scènes en particulier. Je pense à la scène de Solveig où elle met plusieurs secondes à réagir après une importante nouvelle concernant la société de Lambert Wilson. Egalement la scène de la plage, où Nora a peu de réactions face au personnage de Xavier. Ca ne semble surtout pas être les réactions auxquelles on s’attend naturellement en fait. 

Quand Barsac demande à Solveig si elle est au courant concernant l’histoire du 357 Magnum, elle est tellement encore sous le choc que représentait sa dernière entrevue avec Serge et puis le fait d’avoir parlé de toute son histoire avec Esélie, son employée de maison, qu’elle ne réagit pas tout de suite. Ce n’est pas que sa réaction est minimisée car quand elle arrive, une minute, trente secondes plus tard dans le bureau de Barsac, on sent que la nouvelle lui est parvenue avec retard. Et sa réaction n’est pas minimale, au contraire, elle est extrêmement émotionnelle dans cette scène. Sa réaction est plus décalée que minimisée, il y a un effet retard. Bon, ça arrive parfois, je préfère que de temps en temps, les choses ne se passent pas immédiatement comme on aurait pu imaginer qu’elles se passent.

Et concernant les réactions du personnage de Nora ?

Hmm c’est différent. Par exemple, avec Xavier, il y a une espèce d’hostilité immédiate entre eux, mais cette hostilité cache en fait une attirance et sur la plage, l’hostilité au contraire devient explosive, ils s’injurient tous les deux donc on ne peut pas parler de réactions minimales.

Vincent Lacoste alias Xavier dans le film joue un personnage assez branleur, mais tout de même très calme et replié sur lui même. Quels conseils lui avez-vous apporté pour ce rôle ? 

Branleur, vous trouvez ?

Un peu, dans la scène de la boîte de nuit notamment où il ne prête pas vraiment attention à tout ce qu’il se passe autour. 

En fait, c’est presque un contre-emploi car il y a un potentiel comique très fort chez Vincent Lacoste et d’une certaine façon, c’est l’un de ses premiers rôles sérieux. La dernière scène par exemple entre Nora et Xavier est une scène assez violente, où il envoie des choses très violentes à la gueule de Nora. Il fallait qu’on oublie son côté comique, qu’il porte un petit peu sur sa figure, mais d’une certaine façon, j’ai essayé dans le film que tous les personnages aient un côté comique et un côté sérieux voire dramatique. Et ça vaut aussi pour Vincent. D’ailleurs je l’ai dirigé à minima car c’est un très grand professionnel malgré sa jeunesse, car c’est le plus jeune de toute l’équipe. Il avait 22 ans au moment du tournage. Et il a quand même un professionnalisme extrême, il connaissait son texte par cœur et il interprète très intelligemment.

Pourquoi ce chien qui apparait plusieurs fois dans le film ?

Ah. Pourquoi le chien ? Bah j’en sais rien ! (rires) Enfin, j’en sais rien. Ca m’amusait qu’il y ait un élément fantastique, côté qui est apporté notamment par le personnage d’Esélie, qui a un comportement, supposé par Solveig, de sorcière, de jeteuse de sorts etc donc on ne sait pas quelle est la réalité de ça. A partir du moment où le chien apparaît une fois, deux fois, il faut qu’il apparaisse trois fois. Parce que jamais deux sans trois tout simplement. Et voilà, donc il y a trois apparitions du chien toujours à des moments de bascule, des moments inquiétants disons ou des moments où le sort de Nora est en jeu. Est-ce que c’est une hallucination ?

Chacun s’en fait sa propre idée.

Voilà, moi j’aime bien ne pas donner toutes les réponses. Il y a plus de questions dans ce film, voire il y a énormément de choses qui se passent hors-champ, beaucoup de choses qui sont laissées à l’interprétation ou à la rêverie du public, plus que de réponses qui sont données.

Justement, quand vous parlez de ça, il y a une autre scène qui me vient en tête par rapport à cet hors-champ. C’est la scène avec Nora et Lambert Wilson dans le restaurant où Lambert Wilson parle de la mère de Nora, qui est le seul moment où l’on entend parler de sa mère. On sait qu’elle est partie au Canada, qu’elle donne très peu de nouvelles mais on n’a pas d’autres informations sur elle. 

Ah oui, elle est hors champ, elle habite en Atlantique et n’a pas donné de nouvelles depuis 20 ans pratiquement. Non mais c’est parce que en elle même, la mère de Nora n’avait aucune importance, il fallait simplement que je pointe pour quelles raisons sa mère n’était pas là. Si j’en avais pas du tout parlé, on se serait demandé si il y en avait une, où elle était, si elle était morte, si elle était vivante. Donc il fallait juste suturer cette information en donnant cette indication et puis ça permet aussi dans le dialogue à revenir au père de Nora et ça permet à Nora de demander à Barsac « qu’est ce qu’il vous a fait mon père ? »  puisque après tout le film est en grande partie une sorte d’enquête sur ce qui a pu se passer entre ces deux hommes.

Le personnage de Serge Sator est quand même un gros con, comme c’est dit pendant le film et est très très bien joué par Jean-Pierre Bacri.

Si je me souviens bien du dialogue, lui même ne convient pas qu’il est un gros con. C’est Solveig qui dit à Agathe « votre père c’est un con ». Et lui même, est-ce que c’est un gros con ou alors simplement un mec malheureux qui a besoin d’extérioser sa détresse intérieure. Le sentiment qu’i a tout raté. Je pense que le fait d’avoir confié le rôle à Jean-Pierre Bacri, puisque c’est à lui que j’ai pensé d’emblée pour ce personnage, fait que justement après tout, ça pourrait être un personnage extrêmement odieux mais il a aussi un côté humain et touchant qui atteint son point culminant dans la scène à l’hôpital avec Solveig. Le côté gros con est donc contrebalancé avec un côté très humain.

Le personnage de Nora a un côté très supérieur. Comment on conseille sa fille pour ce rôle ? 

Le personnage de Nora a un côté très supérieur. C’est vrai, on a un peu envie de la claquer. En fait, il y a deux choses. C’est vrai que c’est une jeune ambitieuse qui a des dons intellectuels dont elle est sans doute très fière et qui arrive dans cette boîte avec l’envie d’y progresser évidemment, comme ça arrive à beaucoup de jeunes gens dans ce milieu financier. Donc elle incarne ce côté jeune ambitieuse aux dents longues et pendant tout le film, elle va en prendre plein la gueule, voilà. On a envie de la claquer, je peux dire que le film satisfait cette envie car des claques, elle en prend.

On a justement l’impression qu’elle encaisse beaucoup mais sans extérioriser.

C’est son tempérament oui. C’est une control freak. Même quand son père lui envoie des choses horribles en pleine face. On ne peut pas dire qu’elle réagit a minima non plus, elle lui dit quand même « toi, t’es mort, moi, je suis vivante et je t’emmerde ». C’est une réaction forte mais c’est pas quelqu’un qui se répand. Il y a beaucoup de personnages qui discourent énormément, Solveig par exemple, l’alcool aidant, est extrêmement bavarde. Barsac peut être assez sentencieux, et effectivement Agathe est le personnage le moins expressif. Comme souvent dans les films, le héros est quelqu’un qui n’est pas très actif mais qui reçoit plutôt et donc c’est un petit peu ce rôle là.

Justement, qu’est ce qui peut plaire dans le personnage de Xavier à Nora ?

C’est arbitraire je reconnais. Mais je pense que Xavier l’a pas surprise, c’est à dire qu’il y a cette hostilité qui est d’emblée marquée entre eux et qui ne cesse de croître par la suite parce qu’en plus dans le train, il l’accuse d’avoir cassé l’un de ses collègue pour pouvoir monter sur ses épaules et prendre sa place. Et sur la plage, elle le traite par le mépris, lui réagit avec violence jusqu’au point de faire valser son portable. Et bizarrement, c’est à ce moment là qu’un truc indéfinissable se passe entre eux et son agressivité se transforme immédiatement en désir, il l’embrasse et tous ses charmes cachés se révèlent en quelque sorte.

Pour les deux dernières questions, on vous laisse choisir entre quatre thèmes : la vie étudiante, inspirations, « silence ça tourne » ou projets.

Je vais choisir « Projets » alors car il est dans le film.

Très bien, première question : avec quels acteurs rêveriez vous de tourner ?

En fait, bizarrement, je rêve assez peu. Enfin, si, il y a des acteurs avec lesquels j’aimerais tourner. Mais je rêve assez peu aux acteurs quand j’écris les scénarios. Par exemple, je pensais pas du tout à Agathe, ma fille, en écrivant le rôle de Nora. Plus exactement d’ailleurs, je pensais à elle pour un rôle secondaire qui a été supprimé du script. Donc voilà, c’est mon producteur qui me l’a proposée. Non, je rêverais assez de tourner avec Catherine Deneuve ou avec Gérard Depardieu, mais j’aurais assez peur aussi.

Enfin, est-ce qu’il y a une adaptation littéraire que vous rêveriez de tourner ? 

En fait oui, j’ai tenté il y a quelques années de faire l’adaptation d’un livre qui parlait d’une histoire de chambre hantée avec un torchon qui remue tout seul dans une pièce et qui fait très peur. J’ai pas réussi, j’ai pas trouvé le joint. Il aurait fallu je pense, comme c’est un feuilleton, il aurait mieux fallu en faire l’adaptation sous forme de feuilleton télévisé aussi. Je voulais moderniser l’histoire et j’ai pas réussi. Et non, je rêve très sérieusement, mais je sais pas si j’y arriverais aussi d’adapter une nouvelle de James qui est aussi une histoire fantastique de fantômes. J’ai très envie d’aller vers ce registre en fait, mais en France, c’est difficile. Le peuple est cartésien et le public aussi.

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